Road trip inattendu et saisissant, Et je vois est une musique originale au groove irrésistible faisant fi des frontières entre les genres.
Au fil des trois mouvements qui composent ce poème instrumental s'ouvrent devant nous des paysages sans cesse renouvelés.
Sur le tapis orchestral et scintillant de la batterie, la guitare et la contrebasse virevoltent, dialoguent, se rapprochent puis s'éloignent, échangeant librement les chants et les contrechants.
Les envolées vertigineuses et les apaisements voluptueux se relaient, sous-tendus par l'énergie rock de rythmiques hypnotiques, pour nous conduire aux portes de l'Espagne, du jazz, du classique et du contemporain.
Au départ de ce projet, la découverte d'un aphorisme de Franz Kafka, texte énigmatique, oracle mystérieux qui aspire le lecteur mais dont le sens s'évapore aussitôt qu'il tente de le saisir : pour le compositeur, la musique s'impose alors comme le chemin naturel et nécessaire pour prolonger un instant ce rêve d'une révélation, pour déployer ce que lui chuchote le verbe ensorcelant de Kafka.
Pour porter ce premier opus, Sébastien Cabrier, guitariste classique aux sonorités teintées de rock et de musiques orientales, s'entoure du contrebassiste Xavier Garnier et du batteur Arnaud Perrin, musiciens éclectiques rompus à l'art de l'improvisation, tous deux issus du trio Hard Swing Mango révélé par la prestigieuse scène Jazz à Vienne.
"Il n'est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N'écoute même pas, attends seulement. N'attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s'offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi."
Franz Kafka (Réflexions sur le péché, la souffrance, l'espérance et le vrai chemin)
Je suis un jour tombé nez à nez avec ce texte de Franz Kafka qui était posé, là, en épigraphe d'un roman de Georges Perec, Un homme qui dort.
Ce livre, frappant de poésie et de mélancolie, décrit le basculement dans l'immobilité et le détachement d'un jeune homme saisi par la tentation de se soustraire à la marche du monde.
Certaines phrases de Kafka exercent sur moi une pure et immédiate fascination : le verbe, méthodiquement ordonné, méticuleusement affûté, qui semble tenir en son sein toute la sagesse du monde, fait toujours mouche dans mon esprit.
Je sens que se loge ici, à portée de main, contenu dans ces quelques mots, un secret si précieux que, déjà, la crainte de le perdre pointe son nez. Car, je ne sais par quel sortilège, ces phrases qui un jour me livrent tout le sens de l'univers dans une lumière éblouissante, m'échappent tout à fait le lendemain, me laissant seul, jeté là, devant un mystère trop grand pour moi.
Alors l'acte d'écriture s'impose à moi ne serait-ce que pour tenter de retenir un instant l'énergie de ce verbe magique.
Et je vois, à l'origine, c'est une pièce chantée en trois mouvements. Les paroles racontent l'histoire de cet homme qui se replie, de cet homme en crise : dans son immobilité volontaire commence une lente, progressive et implacable descente vers les couches les plus profondes de son esprit, là où il n'y a plus rien à voir, là où il n'y a plus rien à entendre. C'est à cet endroit précisément qu'il se met à voir, qu'il se met à entendre que le monde se tient là, comme une bille de lumière, entre ses doigts.
Et puis, le texte se révélant peu à peu superflu à mes yeux, j'ai choisi finalement, de cette écriture, de renoncer aux paroles.
J'ai voulu qu'au verbe de Kafka la réponse soit la plus pure et la plus libre possible, vierge de sens, qu'elle soit faite de musique, de son, de rythme et de timbre.
Sébastien Cabrier